mercredi 11 février 2015

Roger Hanin (Navarro), mort du «Môme d'Alger»

Hospitalisé depuis plusieurs jours à l'hôpital Georges-Pompidou à Paris pour une détresse respiratoire, «Roger Hanin est mort ce matin vers 10 heures» a annoncé le réalisateur Alexandre Arcady. Comédien, époux de la belle-sœur du président Mitterrand, il prit beaucoup de plaisir à se risquer sur des terrains très divers. Mais c'est encore sur une scène qu'il se sentait le mieux. C'est un accent, une faconde. Une bonhomie apparente qui cachait beaucoup d'âpreté. Un faux gentil, Roger Hanin, et qui, depuis les années 1980 et l'accession de son beau-frère, François Mitterrand, à la présidence de la République, avait eu tendance à se prendre pour une grande conscience morale. Or, si le public l'aimait, c'est parce qu'il incarna le bravache commissaire Navarro après avoir été le brave juif pied-noir des films d'Alexandre Arcady, Le Grand Pardon, Le Coup de sirocco et tous les autres Dernier été à Tanger, L'Union sacrée par exemple, avant Le Grand Pardon 2… 

 
L'homme était attachant. Et n'était pas sans talents divers: ses livres de souvenirs ou de réflexion sont de bonne facture, ses films corrects, ses pièces de théâtre très efficaces et, si la notoriété l'a un peu grisé, il demeurera aussi l'homme qui anima des années durant le Festival d'art dramatique de Pau où, dans le cadre superbe du château, il adorait jouer de complexes personnages, tel le Henri IV de Luigi Pirandello, reprenant le fil des rôles très importants qu'il avait tenus à ses débuts, travaillant notamment avec Marcelle Tassencourt, Michel Vitold et d'autres grands noms du théâtre.


Roger Hanin était né Levy, le 20 octobre 1925 à Alger, dans un milieu modeste, très représentatif du monde «pied-noir». Un grand-père rabbin, un père fonctionnaire aux PTT. Il avait l'œil amusé lorsqu'il se disait «100 % kasher». Il prit comme nom celui de sa maman adorée, Victorine Hanin. Comme tous les enfants de sa génération, il eut à subir les lois antijuives de Vichy. Il s'engagea. Son père était communiste et le jeune Roger suivit sa voie. Mais, en épousant Christine Gouze-Rénal, sœur de Danielle Mitterrand, il se convertit au catholicisme et se rapprocha des socialistes qu'il quitta, furibard, après la mort de son beau-frère, retrouvant sa famille communiste. Un éruptif, Roger Hanin… Mais qui «connaissait nager» comme on disait à Alger du temps de son adolescence: les cachets astronomiques de Navarro, produits par son épouse, allaient à celui que tout le monde nommait «le beauf»… De 1989 à 2008, sur TF1, le commissaire fit les belles soirées de l'Audimat. 

Navarro cachait la forêt d'un très long parcours. Du Chemin de Damas, en 1952, aux derniers tournages - tel Soleil, qu'il réalisa en 1997 - il tourna avec Dassin, John Berry, Marc Allégret, Michel Deville, Henri Decoin et beaucoup d'autres avant, en 1960, de jouer dans Rocco et ses frères de Luchino Visconti. Franchement, la filmographie est de qualité, même si son physique de Latin lover à carrure - il aurait pu être l'autre Lino Ventura du cinéma français - le conduisit à beaucoup endosser les rôles de malfrats, du mauvais garçon au parrain ou autre «Gorille»… Il s'amusait au cinéma. Sauf lorsqu'il s'engageait et réalisait Train d'enfer en 1984, un film dénonçant le racisme ordinaire, d'après un fait divers qui l'avait frappé. Au théâtre, il défendait un répertoire de haute qualité.

Il était de la génération d'Avignon et il débuta en 1952 avec Vitold, enchaînant avec Michel de Ré, Marcelle Tassencourt donc, jouant Malraux, Shakespeare, créant les auteurs de l'époque, Christopher Fry, Albert Vidalie à Hébertot ou au Vieux-Colombier où il défendit aussi les grandes pièces de Paul Claudel: la trilogie des Coûfantaine sous la direction de Bernard Jenny en 1962. 
 

Il créa aussi Le Contrat du jeune Francis Veber et l'excellent Zorglub de Richard Bohringer. Dans la foulée, il écrit ses propres pièces: Virgule, Argent mon bel argent qu'il joue au Daunou, puis défend intelligemment les pièces de Jeannine Worms avant de passer à Beckett, En attendant Godot sous la direction de Pierre Boutron. Mais c'est avec Un grand avocat d'Henry Decker, dans une mise en scène de Robert Hossein, qu'il va connaître le plus grand succès, en 1983, à Mogador. C'est Fernand Lumbroso et sa sœur Odette qui dirigeaient alors le théâtre. Notons enfin Une femme parfaite, pièce qu'il avait écrite et joua au Marigny en 2001 et encore, au Petit Théâtre du Temple, Un petit pull-over angora de Daniel Saint-Hamont, fidèle à sa famille d'Alger, en quelque sorte…
Il y a un peu plus de six ans, il avait, lors d'un entretien avec nos confrères de RTL, annoncé qu'il renonçait à son métier: il ne voulait plus être acteur. Il n'avait pas d'amertume. Au soir de sa vie, il disait qu'il avait eu «une carrière mirifique». «J'ai joué Othello, Macbeth, tous les grands auteurs, Pirandello, Beckett, Claudel. J'ai joué tous les grands rôles…» Il rêvait de voyages, de lectures tranquilles, de bons restaurants. La vie ne lui aura pas laissé beaucoup de temps pour ce temps-là… On peut lire ses livres de souvenirs*. Ils sont bien écrits et touchants. Il était émouvant, car, abandonnant ses postures parfois arrogantes, il redevenait le môme d'Alger la Blanche et son accent était de sincérité…

In: lefigaro.fr


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